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Ewé

samedi 26 mars 2005, par Emile Proust

Au Sud du Togo, le peuple côtier Ewé compte plus d’un million de personnes. Pêcheurs, agriculteurs, ils sont aussi de fervents adeptes du Vaudou, un culte né chez les Yoruba au Nigeria où les divinités sont nommées Orisha. Ils furent longtemps épargnés par les navires négriers qui avaient des difficultés à faire accoster leurs embarcations sur un littoral aux vagues brutales. Ce qui les maintînt aussi plus longtemps que d’autres à l’écart de l’évangélisme agressif que colportaient les missionnaires européens et chrétiens de l’époque.

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Les Ewé au Sud du Togo

Le peuple Ewé qui a émigré vers la zone côtière de l’actuel Togo du XIe au XVIe siècle compte aujourd’hui plus d’un million de personnes. Leur dialecte, l’éwé, faisant partie du groupe de langue Kwa qu’on trouve implanté au Ghana et au Nigeria permet de déduire que cette ethnie s’est composée à cet endroit suite aux migrations venues de l’Est. Une partie de ce groupe, devenu trop nombreux au XVIIe siècle, dut émigrer plus à l’Ouest, jusqu’à la rive gauche de la Volta.

On dispose de peu de sources concernant l’histoire ancienne des Ewé. Au XVe siècle, les Portugais atteignirent la côte togolaise ; mais ce littoral, dépourvu d’abris naturels et dont l’accès est rendu difficile par la barre (vague courte et violente), se prêtant mal à l’établissement de comptoirs, ils n’y implantèrent aucun établissement durable. À partir du XVIe siècle, ils pratiquèrent cependant un commerce actif et la traite négrière se développa à partir du XVIIe siècle, autour du comptoir de Petit-Popo (actuel Anécho). Au XVIIIe siècle, les Danois venus de Christianenborg (l’actuelle Accra), s’implantèrent à leur tour. Ils furent suivis, à partir des années 1780-1800, par de nombreux « Brésiliens », anciens esclaves libérés et rapatriés du Brésil ou descendants de Portugais installés au Togo, qui participèrent aux échanges côtiers. Certains, tel Francisco Felix da Souza, établi à Petit-Poto puis futur chacha du Dahomey, firent fortune dans le commerce du tabac, du rhum, des tissus et la traite des esclaves. Au XIXe siècle, l’essor des produits « licites », en particulier l’huile de palme, entraîna la nécessaire reconversion des traitants européens et « brésiliens ».

Vie cultuelle :

Le Vaudou trouve en partie son origine en ce sud Togo et est la religion la plus ancrée dans la culture locale. Preuve en est la présence de temples, autels, fétiches. Partout.
Dans les cours, dans les villages, les adeptes, souvent plus d’une centaine, se réunissent et après des louanges collectives et des sacrifices propitiatoires sur les autels des divinités commencent les danses. Les grands prêtres sont assis à coté des fétiches, les chants des femmes accompagnent le rythme des percussions qui deviennent de plus en plus frénétiques... certains participants tombent dans un profond état de transe : yeux révulsés, grimaces, tension musculaire, insensibilité à la douleur ou au feu. Les participants choisis rentrent alors « directement » en communion avec les esprits.

Vers Glidji, Anfouin, Vogan, à l’Est sur la zone côtière, on rencontre une forte densité humaine et divine. Depuis « toujours », ici, les hommes et les dieux ont circulé au gré des aventures collectives ou des Initiatives individuelles. La tradition reste vivante : dans chaque village, les robes blanches des Initiées et le tintement des gongs rappellent avec insistance l’importance et l’emprise des prêtres et des vaudous, chaque village a ses quartiers, chaque quartier ses lignages, chaque lignage ou presque son couvent et chaque couvent ses dieux ou vaudou. Pour qui a pu se familiariser un peu avec ce type d’organisation, le plus étonnant tient à l’actualité des descriptions que lui proposent les ouvrages les plus anciens (Burton 1864, Le Hérissé 1911) : « La composition des autels familiaux et les exégèses des prêtres restituent un panthéon inchangé et laissent percevoir, sous la luxuriance d’un symbolisme touffu, le visage éternellement jeune des dieux païens ».

Quelques divinités :

Ainsi peut-on toujours voir, à l’occasion de divers rituels, s’opposer, se répondre et se compléter les dieux du ciel, de la terre et de la mer, certains plus connus et plus répandus que d’autres. Héviéso, le plus célèbre des dieux de la foudre, est le justicier : celui dont les pierres de foudre (météorites et outils néolithiques nombreux dans la région) sont censées frapper les voleurs. Sapata, le dieu de la terre et des moissons abondantes, est aussi le dieu de la variole : quand les hommes lui ont manqué de respect, il fait ressortir de leur peau les grains de mil qu’ils ont mangé.

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Mami Wata

Avrekétê ou Mami Wata, déesse de la mer, est aussi la plus fantaisiste du panthéon ; fantasque comme l’écume de la vague, elle exige de ses prêtresses qu’elles ne respectent rien : à cette exigence là au moins celles-ci savent se plier, intervenant à tort et à travers dans tous les cultes, s’habillant en hommes, mimant cruellement leurs attitudes, leurs ridicules, n’hésitant pas à interrompre leurs assemblées ; de passage, il vaut mieux ne pas être la cible de leurs moqueries ; mais c’est elles aussi qui constituaient naguère l’ultime recours de la société contre l’épidémie ; Avrekete, déesse de la mer apparentée à Héviéso, est à la fois principe d’ordre et de désordre : en cas de variole, ses prêtresses offraient à Sapata toutes les nourritures qui lui étaient normalement interdites ; écœuré, dit-on, Sapata prenait la fuite, entraînant avec lui le mal dont il apparaît simultanément comme le symbole et le remède. Rien n’est plus aisé que d’observer les prêtres et les fidèles des dieux, au cours des cérémonies qui marquent la sortie des Initiées de leur couvent.

Le temple :

Le cycle complet de formation dure plusieurs années et comporte selon les cas deux ou trois étapes suivies d’autant de fêtes publiques ; la première période est la plus sévère : durant plusieurs mois de totale réclusion (sept mois pour les fidèles de Héviéso, quatre mois pour celles d’Avrekete, trois ans pour celles de Sapata), les pensionnaires du couvent (fillettes, jeunes filles ou jeunes femmes) doivent s’initier aux rites, aux secrets et à la langue spéciale du vaudou qu’elles apprennent à servir.

Au total le système des couvents traite chaque année un nombre impressionnant de jeunes adeptes : en 1974, dans le village d’Anfouin (où résidaient environ deux mille cinq cents individus, étrangers compris), on comptait vingt-trois couvents et plus d’une vingtaine de pensionnaires dans certains d’entre eux. Instruments de contrainte et de solidarité familiales, d’intégration ou de réintégration villageoise, d’éducation et de résistance aux mouvements centrifuges suscités par la ville et la vie moderne, les couvents n’expriment jamais autant leur caractère social qu’au cours des cérémonies de sortie où, sous les yeux des villageois attentifs, les nouvelles initiées exécutent les danses traditionnelles. Revêtues des attributs de leur dieux (ni la couleur, ni le drapé du pagne, ni l’architecture de la coiffure, ni les éléments de sa décoration - coquillages, végétaux et même tourterelles vivantes dans le cas de Héviéso - ne sont indifférents, mais l’habit et la parure changent selon les diverses phases du rituel), elles suivent avec un talent inégal, mais une ardeur et un savoir également sans failles, les phrases tour à tour saccadées ou plus coulées, plus violentes ou plus apaisées des tambours.

Dans la pensée vaudoue, il n’y a pas de séparation nette du sacré et du profane. Le magique et le divin ne sont pas différenciés et conditionnent toute la vie quotidienne, la routine comme l’exceptionnel le mal comme le bien, les objets inanimés comme le vivant. Chaque substance est habitée par son vodoun, mais plusieurs entités analogues peuvent se partager le même. Ainsi Mami Wata ou Avrekete (mamy water, la mère de l’eau) est présente aussi bien dans une rivière que dans une bouteille d’Evian ou dans l’océan. A ce titre, elle a d’ailleurs pris une importance toute particulière chez les pêcheurs comme chez les descendants d’esclaves, puisque c’est elle qui emportait les bateaux pour ne plus jamais revenir... Mais chaque rivière, chaque mer ou chaque océan peut également posséder son propre vodoun qui n’appartient qu’à lui. Une forêt aura son vodoun et chaque arbre isolément... Ce qui peut vous valoir des ennuis si vous photographiez sans le savoir un arbre sacré !

Au village :

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Légba - fétiche

Chaque village a également son vodoun. Chaque famille aussi, en plus de celui du village, et chaque individu s’il le souhaite. Mais rien ne l’y oblige, hormis la pression sociale et l’éventuelle angoisse de rester sans protection contre les agressions de vodouns étrangers... On peut également garder le vodoun individuel que des parents prévoyants vous ont choisi à la naissance, ou en changer plus tard, au gré de ses aspirations. Cela nécessitera l’intervention d’un féticheur, les vo-dounon (yéhoué-non) ou d’un ancien (un bokonon) qui saura se faire l’interprète des autres vodouns en utilisant les fa (les oracles). Une fois mort, le vodoun du défunt sera placé à proximité de la case familiale, à côté des autres vodouns des ancêtres, généralement sous la forme d’une petite pierre. On prendra soin de les interroger avant chaque décision importante.

Pour savoir si les vodouns de la famille (les hinnou-vodouns) acceptent de protéger le demandeur dans ses entreprises et sa vie quotidienne, dans ce village dédié à Héviésso, on lance en l’air les quatre parties d’un goro, sorte de fleur séchée. En retombant, celles-ci dessinent une forme qui sera ouverte (c’est oui), fermée (c’est non) et entrouverte (il faudra alors relancer le goro si l’on veut obtenir une réponse plus nette). Ailleurs, le vodoun du village peut disposer d’une case à lui seul. On vient le consulter pour les cas graves ou les catastrophes naturelles et bien sûr durant la cérémonie annuelle qui peut regrouper plusieurs dizaines de milliers de personnes comme chez les Guins (sous-groupe Ewé). Les centaines de matrones que l’on voit alors passer en piétinant nues et enduites de kaolin jusqu’à la ceinture peuvent être secrétaire, mère au foyer, commerçante ou médecin. Ce sont elles qui entrent en transe, même si cela arrive aussi, plus rarement, aux hommes, dont le rôle est plutôt de calmer ces dames jusqu’à ce que l’on ait reçu la réponse des oracles attendue par la communauté.

Si ce chapitre traitait de la vie dans les villages, à Lomé, la capitale du Togo, dans les quartiers populaires, on trouvera sur le toit d’une maison, un étendard blanc ici, signalant qu’on est en présence d’une famille ou d’un groupe suivant le culte de Mami Wata. Et un étendard rouge là-bas nous indiquera que ce sont des adeptes de Héviéso. Et qu’importe, car tous vivent en bon entendement : car tous ont un même dieu nommé Mawu, lequel a lui aussi un commandeur supérieur, Lissa (entité féminine, mère, matrice du monde vivant), dont on ne prononce jamais le nom.